Savoirs Situés
La notion de savoirs situés a été conceptualisée par Donna Harraway en 1988 dans son essai critique Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and The Privilege of Partial Perspective, suite aux premières recherches sur le sujet par Sandra Harding depuis 1983. L’enjeu de ce concept est de questionner la supposée objectivité du savoir scientifique pour y faire entrer des corps et des points de vues multiples, qui ne détiennent pas LA vérité depuis un point de vue neutre mais UNE vérité, partielle et complémentaire des autres, afin d’approcher au plus près une compréhension complexe du savoir sur toutes choses.
The concept of situated knowledge was developed by Donna Haraway in 1988 in her critical essay Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and The Privilege of Partial Perspective, following early research on the subject by Sandra Harding beginning in 1983. The aim of this concept is to challenge the supposed objectivity of scientific knowledge by incorporating multiple bodies and perspectives—which do not hold THE truth from a neutral standpoint, but rather ONE truth, partial and complementary to others—in order to come as close as possible to a complex understanding of knowledge about all things.
La question des savoirs situés est résolument féministe et critique. Donna Harraway fait entrer celleux qui « ont un corps » et un vécu dans le savoir légitime, là où les sciences discréditaient leurs paroles sur l’autel du « ils » neutre et objectif qui valide la connaissance. Donna Haraway argumente que seul un savoir situé, qui assume sa perspective partielle, sa manière (construite) de voir (c’est à dire de vivre), peut être véritablement objectif. L’autrice parle d’une « objectivité féministe incorporée ».
The question of situated knowledge is resolutely feminist and critical. Donna Haraway brings those who “have a body” and lived experience into the realm of legitimate knowledge, where the sciences once discredited their voices on the altar of the neutral and objective “they” that validates knowledge. Donna Haraway argues that only situated knowledge—which acknowledges its partial perspective and its (constructed) way of seeing (that is, of living)—can be truly objective. The author speaks of “embodied feminist objectivity.”
“Peut être nos rêves de responsabilité, de politique, d’écoféminisme, conduisent ils à revoir le monde comme un encodeur filou avec lequel nous devons apprendre à parler.”
Dans son essai Donna Haraway explique très bien comment cette autorité scientifique de la neutralité est un outil de pouvoir et de silenciation, depuis un point de vue toujours masculin, cis, hétérosexuel, blanc, valide et humain. Elle nomme cela « the God Trick » (le tour de passe passe de Dieu) ou comment une vision se positionne comme totale et discrédite toutes les autres parce que subjectives ou limitées. Avec les savoirs situés il ne s’agit plus de voir depuis « nulle part », mais bien depuis « quelque part », il ne s’agit plus d’accéder à une vérité unique et parfaite mais d’approcher une science de « l’interprétation, de la traduction, du bégaiement et du semi-compris », toujours en mouvement vers une connaissance complexe et plus affinée du monde.
In her essay, Donna Haraway explains very clearly how this scientific authority of neutrality serves as a tool of power and silencing, always from a male, cisgender, heterosexual, white, able-bodied, and human perspective. She calls this “the God Trick” or how one perspective positions itself as all-encompassing and discredits all others as subjective or limited. With situated knowledge, it is no longer a matter of seeing from “nowhere,” but rather from “somewhere”; it is no longer a matter of accessing a single, perfect truth, but of approaching a science of “interpretation, translation, stammering, and half-understanding,” always moving toward a complex and more refined understanding of the world.
Avec le concept de savoir situés Donna Haraway sort du débat sur les préjugés et les erreurs de la science pour implanter sa critique dans la structure même du savoir légitime. Elle bat aussi en brèche à l’autre bout du spectre les théories du relativisme qui discréditent les perspectives partielles et nivelle l’ensemble des savoirs (le fameux « tout se vaut »). D’après l’autrice il faut questionner l’autorité scientifique, non par le relativisme mais par la situation. Tous les points de vues ne sont pas interchangeables mais complémentaires. Contrairement à la pensée relativiste qui divise car tout se vaut, les savoirs situés engagent des conversations et des solidarités entre les savoirs. Ils se répondent, se questionnent mutuellement. Un savoir situé, du point de vue d’un*e assujetti n’est pas dispensé d’examen critique.
With the concept of situated knowledge, Donna Haraway moves beyond the debate over the biases and errors of science to ground her critique in the very structure of legitimate knowledge. She also challenges, at the other end of the spectrum, theories of relativism that discredit partial perspectives and equate all forms of knowledge (the famous “everything is equal”). According to the author, scientific authority must be questioned, not through relativism but through situatedness. Not all viewpoints are interchangeable but rather complementary. Unlike relativist thought, which divides because everything is equal, situated knowledge fosters conversations and solidarity among different forms of knowledge. They respond to one another and question each other. Situated knowledge, from the perspective of a subjugated person, is not exempt from critical examination.
Enfin Donna Haraway développe l’idée qu’un savoir situé est un savoir qui considère son objet d’étude comme un acteur, comme un agent. Elle distingue ainsi les sciences sociales et humaines des sciences dures et appellent à ce que les secondes s’inspirent un peu plus des premières à ce sujet et sortent de la logique de la découverte pour s’approcher de celle de la conversation avec ses objets d’études. L’autrice souligne d’ailleurs que les autrices écoféministes sont probablement celles qui ont le plus travaillé à « produire une vision du monde comme sujet actif et non comme simple ressource cartographiée et confisquée par les projets bourgeois, marxistes ou mâles » (Nb. la citation c’est cadeau, ils en prennent tous pour leur grade).
Finally, Donna Haraway develops the idea that situated knowledge is knowledge that treats its object of study as an actor, as an agent. She thus distinguishes the social sciences and humanities from the hard sciences and calls on the latter to draw a little more inspiration from the former in this regard, moving away from the logic of discovery to embrace that of conversation with their objects of study. The author also points out that ecofeminist writers are likely the ones who have worked hardest to “create a vision of the world as an active subject rather than merely a resource mapped out and appropriated by bourgeois, Marxist, or male projects” (Note: the quote is a gift—they all get a piece of her mind).
à lire :
Donna Haraway, Savoirs situés, ed. Wildproject, 2026
👀 :
Donna Haraway, Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and The Privilege of Partial Perspective, PDF online