S’aimer en écoutant, s’aimer écoutant·e
Ma fête commence dans ma chambre, quand je ferme la porte et que j’oublie tout ce qui se passe derrière elle. Quand je danse branchée sur 94.8 FM. Skyrock me relie à un espace que je ne connais qu’à travers mon réveil matin. Il capte aussi la radio. Me connecter musicalement à cet extérieur, c’est la fête. J’ai l’impression d’être.
My party starts in my bedroom, when I close the door and forget everything that’s going on behind it. When I dance to 94.8 FM. Skyrock connects me to a space I only know through my alarm clock. It picks up the radio too. Connecting musically to that outside world – that’s the party. I feel like I am …
j’ai 8 ans & “it’s so good being bad¹”
je suis si fort, dans un anglais que je ne parle pas, merci Riri.
Dans la twingo jaune de ma mère, on écoute les CD de la mediathèque.
je ne l’ai jamais entendu chanter, elle
alors je chante pour deux,
moi je chante en espagnol,
je chante dans sa langue
(re)lier mon corps à elle et ma langue à la mienne
merci twingo, elle m’a sauvé plusieurs fois l’autoradio
c’est moi qui conduis à chaque morceau,
je me barre du jaune poussin de l’habitacle
I’m 8 years old & “it’s so good being bad¹”
I’m so cool, speaking English I don’t actually speak – thanks, Riri.
In my mum’s yellow Twingo, we listen to CDs from the media library.
I’ve never heard her sing, so
so I sing for both of us,
I sing in Spanish,
I sing in her language
to (re)connect my body to hers and my language to mine
Thanks, Twingo, the car radio has saved me several times
I’m the one driving through every track,
I escape from the chick-yellow interior
C’est ma première rencontre avec la fête, à l’écoute de tracks hyper déterritorialisées, qui me relient à un ailleurs. Je m’évade d’elle, de la Haute-Savoie, du collège-village.
It’s my first taste of the party scene, listening to tracks that are utterly detached from their origins, connecting me to somewhere else. I escape from her, from Haute-Savoie, from the village school.
“S, S, S M”²
“S, S, S M”²
Pourquoi ma fête active-t-elle tant de désir en moi ? Je suis une chanson. Je m’habite du début à la fin du morceau et m’existe en pulsations. Je reflue en vagues qui convoquent d’autres passés, et sédimentent mon présent sonore. La modulation de mes fréquences (FM) transpose mon corps-récepteur vers d’autres univers. Depuis le lieu vide du moi, je compose mes limites intensives : j’émets en dansant, en chantant.
Je rencontre les affects dans le son. Iels m’agissent, me configurent et existent avant moi, aux frontières de l’identité. Ça dépasse l’entendement, les écouter c’est renoncer à décoder cette part étrange inconnue, contenue dans tout phénomène sonore. Je m’individue a-identitaire et atmosphérique. Il me manque des mots ; je deviens floue.
Why does my party stir up so much desire within me? I am a song. I inhabit myself from the beginning to the end of the track and exist as pulses. I ebb and flow in waves that summon other pasts, and sediment my sonic present. The modulation of my frequencies (FM) transposes my receptor-body to other universes. From the empty space of the self, I compose my intense boundaries: I transmit through dancing, through singing.
I encounter affects in sound. They act upon me, shape me and exist before me, at the boundaries of identity. It defies understanding; to listen to them is to give up trying to decode this strange, unknown aspect contained within every sound phenomenon. I become an ‘a-identity’ and atmospheric individual. I lack the words; I become blurred.
“ils – les affects – sont comme des foyers d’éternité nichés entre les instants. De plus, ils impliquent la prise en compte, outre des éléments de situation (familiale, conflictuelle, sexuelle) de la projection de toutes les lignes de virtualité qui s’ouvrent à partir de l'événement de leur surgissement”
pendant ce trajet, j’ai oublié comment je m’appelais
désingularisée
la main sur le volant dit
“Claire ?”
During this journey, I forgot my name
de-singularised
with my hand on the steering wheel, I said
“Claire?”
j’ai entendu son accent mais je ne jamais réussi à l’écouter,
il ne sonne pas.
I heard his accent but I never managed to listen to him,
it doesn’t ring true.
L’entente n’est pas une écoute, bien qu’elles soient symbiotiquement liées. Les oreilles entendent, mais je choisis ensuite d’écouter, de tout mon chorp³. L’écoute profonde⁴ repose sur l’accumulation d’expériences sonores – la mémoire sonore– où vient s’échouer chaque son. L’écoute, liée à la subjectivité, est difficilement quantifiable : elle désigne le fait de prêter attention à ce qui est perçu à la fois acoustiquement et psychologiquement. L’entente est le moyen physique qui transforme des vibrations en sons perceptibles. L’interprétation des ondes sonores – l’écoute– est sujette à des délais temporels variables : ce qui est entendu peut être soit décodé de manière instantanée, quelques mois, années plus tard voire jamais. Les langues sont autant de consensus sur l’interprétation des ondes sonores transmises au cerveau par les oreilles. L’écoute affective est complexe, elle contient une part d’insaisissable, qui façonne une compréhension élargie de l’espace temps. Les affects indicibles contagient les corps ; iels font muter les sens des écoutant·es et marquent la présence d’un autre dans nos corps.
Hearing is not the same as listening, although the two are symbiotically linked. My ears hear, but I then choose to listen, with my whole body³. Deep listening⁴ relies on the accumulation of auditory experiences – auditory memory – where every sound comes to rest. Listening, linked to subjectivity, is difficult to quantify: it refers to the act of paying attention to what is perceived both acoustically and psychologically. Hearing is the physical process that transforms vibrations into perceptible sounds. The interpretation of sound waves – listening – is subject to varying time delays: what is heard may be decoded instantly, a few months or years later, or perhaps never at all. Languages represent a consensus on the interpretation of sound waves transmitted to the brain via the ears. Emotional listening is complex; it contains an elusive element that shapes a broader understanding of space-time. Indescribable emotions infect bodies; they transform the listeners’ senses and mark the presence of another within our bodies.
IRRUPTION DU MOMENT MUSICAL⁵
THE IRRUPTION OF THE MUSICAL MOMENT⁵
A 6000 kilomètres et 10 ans d’écart de cette chambre, dans un tunnel brésilien le même sentiment acoustique d’être m’inonde brusquement.
le noir de nos voix résonne dans nos canettes et s’échoue sur les parois du tunnel
mes coeurs sursautent en dehors ; on crie ensemble.
on recule, on cours, stop
les percussions brillent ; dans ses yeux sonnent les trompettes
je ris
il ne me reste que la fête et le tunnel est fini
6,000 kilometres and 10 years away from this room, in a Brazilian tunnel, the same acoustic sense of being suddenly washes over me.
The darkness of our voices echoes in our cans and crashes against the tunnel walls
my hearts leap out; we scream together
we step back, we run, stop
the percussion sparkles; trumpets ring out in his eyes
I laugh
All I have left is the party, and the tunnel is over
On se traverse, ça dure une dizaine de minutes ou dix ans, je ne sais plus. On trompe le temps : quelque chose hors de la durée advient. Un moi déjà pluriel devient nous. Nous-multitude de rythmes, nous-temporalités imbriquées, nous basse commune à la polyphonie de nos mélodies. De nos musiques se dégage un refrain général régulier et sa répétition nous rend perceptible à nous-mêmes
We pass through one another; it lasts ten minutes or ten years, I can no longer tell. We outwit time: something beyond duration comes to pass. A ‘self’ that is already plural becomes ‘us’. We—a multitude of rhythms, we—interwoven temporalities, we—the common bass line to the polyphony of our melodies. From our music emerges a steady, universal refrain, and its repetition makes us perceptible to ourselves
“L’unité de l’objet n’est, en réalité, que mouvement de subjectivation. Rien n’est donné en soi. (...) infinie démultiplication des prises de valence existentielles”
c’était nous dans chacune des notes
it was us in each of the notes
et leur réverbération indéfinie dans ma mémoire
Je perçois mon être-son, ce moment où la musique devient sujet elle-même, comme à l’écoute des compilations des hits NRJ de l’été 2011. Je retrouve ma fête qui subsiste en une trace mnésique à réactiver. Les affects qui l’habitent ondoient hors de moi et s’amplifient à la rencontre d’une fréquence similaire :
and their indefinite reverberation in my memory
I perceive my being-sound—that moment when music itself becomes the subject—as if listening to the NRJ summer 2011 hits compilations. I rediscover my celebration, which endures as a mnemonic trace waiting to be reactivated. The affects that inhabit it surge forth from within me and amplify upon encountering a similar frequency:
“Je est un autre, une multiplicité d’autres incarnée au croisement de composantes d’énonciations partielles débordant de toutes parts l’identité individuée et le corps organisé.”
HYBRIDER NOS ÉCOUTES POUR TISSER UN TERRITOIRE SONORE RELATIONNEL
HYBRIDISING OUR LISTENING TO WEAVE A RELATIONAL SOUND TERRITORY
Dans le jardin de nos fêtes on cultive un espace d’écoute extra auditive. S’aimmêtre⁶ ensemble hors de nous fait essaimer nos énonciations. Nos écoutes pollinisent⁷ : on multi-écoute de tous nos pores pour (re)ssentir la coopération sans cesse reconduite des parties hétérogènes qui nous constituent. Nous sommes déjà intrinsèquement pluriel·les puisque dépendant·es d’opérations moléculaires d’agent·es invisibles. On festive – cultive en fêtant – des modèles d’être-avec, transmis de corps en corps, par transduction. Cette prise de consistance sonore repose sur la défense du droit universel à la respiration⁸ de chaque individuation qui perçoit de manière singulière et vulnérable le monde.
In the garden of our celebrations, we cultivate a space for extra-auditory listening. Coming together⁶ beyond ourselves causes our utterances to swarm. Our listening acts as pollination⁷: we listen with every pore to (re)experience the ceaselessly renewed cooperation of the heterogeneous parts that make us up. We are already intrinsically plural, as we depend on the molecular operations of invisible agents. We celebrate – and, in doing so, cultivate while celebrating – models of being-with, transmitted from body to body through transduction. This acquisition of sonic substance rests on the defence of the universal right to breathe⁸ for every individual who perceives the world in a singular and vulnerable way.
“Et là encore, il nous appartient de redécouvrir une façon d’être de l'Être – avant, après, ici et partout ailleurs– sans être cependant identique à lui même ; un Être processuel, polyphonique, singularisable aux textures infiniment complexifiables, au gré des vitesses infinies qui animent ses compositions virtuelles.”
Dans mon corps, la ritournelle⁹ me spatialise soniquement, me constitue en milieu vibratoire. Elle singularise le monde sensible en lui donnant un air familier. Elle est une dynamique d’appropriation musicale à soi et aux autres. La musique – nœud existentiel projectif¹⁰ – centrifuge mes nappes somatiques sonores. Pour fêtre¹¹ singulièrement, elle fait coexister tous mes remixs¹². Me moduler expressivement dans la fête active un chez moi dans l’écoute : le son me touche par-delà l’ouïe. J’écoute de manière pathique et les affects activent l’être là dans la (re)sonnance festive.
Within my body, the refrain⁹ spatialises me sonically, constituting me as a vibrating medium. It singularises the sensory world by lending it a familiar air. It is a dynamic of musical appropriation—towards oneself and towards others. Music – a projective existential node¹⁰ – centrifuges my somatic soundscapes. To celebrate¹¹ (fêtre) in a singular way, it brings all my remixes¹² into coexistence. Modulating myself expressively within the celebration creates a sense of home in listening: sound touches me beyond the sense of hearing. I listen in a pathos-filled way, and the affects activate my being-there within the festive (re)sonance.
“Le cœur de la boîte de nuit bat au rythme des palpitations de la planète.”
INFECTER LES BANCHITéS AUDITIVES
INFECTING AUDITORY WHITENESS
Chaque écoute est affective et profondément située. J’écoute depuis les blanchités globales, l’engagement d’un·e blanc·he envers sa propre suprématie. Mon écoute est compromise systémiquement – que je le veuille ou non – avec un projet de domination raciste ancré dans la modernité/colonialité. Je cumule en plus d’être une femme cis blanche, le privilège du Nord Global.
Every act of listening is affective and deeply situated. I listen from within global whiteness, a white person’s commitment to their own supremacy. My listening is systemically compromised – whether I like it or not – by a project of racist domination rooted in modernity/coloniality. In addition to being a cis white woman, I also enjoy the privilege of the Global North.
“Ecoutez”
propose le philosophe Bayo Akomolafe à ses amix blanch*es : écouter nos propres colonialités à l’œuvre dans nos perceptions. Identifier dans l’absence de sollicitude à certaines voix un choix politique qui fonde une relation de domination. Écouter pour affirmer qu’il n’existe pas de vie universelle abstraite, qu’il n’y que des être-avec.
suggests the philosopher Bayo Akomolafe to his white friends: to listen to our own colonialities at work in our perceptions. To recognise in the lack of concern for certain voices a political choice that underpins a relationship of domination. To listen in order to affirm that there is no such thing as an abstract universal life, that there is only being-with.
L’affect racialisant¹³ opère dans l’écoute altérisante. La projection négative constitue l’autre comme ce que l’on n’est pas. La différence devient une opposition constitutrice plutôt qu’une construction. La race est alors perçue comme appartenant à des caractéristiques audibles. Tandis que certain·es sont altérisé·es dans l’écoute, les personnes blanches bénéficient elles, de la légèreté de l’universel : la prétention à écouter de manière objective occultant la situance de toute écoute. Un homme blanc qui parle est toujours écouté avec bienveillance. L’écoute dite rationnelle ou réduite participe à renforcer la blanchité auditive – processus de purification, raciale et culturelle – en isolant un son du contexte de sa production. L’écoute hygiénisante au service de la blanchité aseptise et hiérarchise les sons. Elles les attribue à des lieux d’attentions différents en fonction de leur conformité avec un idéal “neutre”, blanc. La majorité blanche domine les frontières du dicible. Vouloir faire disparaître son accent, vouloir sonner blanc sont autant de stratégies auditives pour appartenir et s’appartenir. L’expérience subalterne est aussi définie par un non lieu de l’écoute des voix débordantes¹⁴, “bruyantes”, “émotives”, en trop. La blanchité auditive agit comme une force d’occupation ; le mode d’être blanc est invasif : il recouvre les autres modalités de sonner en les rendant sourdes.
Racialising affect¹³ operates through othering listening. Negative projection constructs the other as that which we are not. Difference becomes a constitutive opposition rather than a construction. Race is then perceived as belonging to audible characteristics. Whilst some are othered through listening, white people, for their part, benefit from the lightness of the universal: the pretence of listening objectively obscures the situated nature of all listening. A white man who speaks is always listened to with goodwill. So-called rational or reduced listening helps to reinforce auditory whiteness – a process of racial and cultural purification – by isolating a sound from the context of its production. Sanitising listening in the service of whiteness sterilises and hierarchises sounds. It assigns them to different levels of attention depending on their conformity with a ‘neutral’, white ideal. The white majority dominates the boundaries of what can be said. Wanting to make one’s accent disappear, wanting to sound white, are all auditory strategies for belonging and belonging to oneself. The subaltern experience is also defined by a non-space for listening to voices that are overflowing ¹⁴, ‘noisy’, ‘emotional’ or excessive. Auditory whiteness acts as a al force of occupation; the mode of being white is invasive: it covers over other ways of sounding, rendering them inaudible.
Face à la saturation blanche du champ auditif, faire pleinement place aux silences, pas en tant que non-parole mais comme espaces de répit. Un silence pour arrêter de divertir la blanchité, un silence communautaire et pessimiste pour se dire¹⁵. Ecrire sur mon rapport à l’écoute en tant que femme blanche occidentale demande de négocier avec des habitudes perceptives racialisantes, dans un rapport réfléxif à ma propre colonialité. Comment écouter le sujet rendu muet de la femme subalterne¹⁶ exclue de la sphère du discours non pas par l’absence de parole mais par l’impossibilité de s’énoncer ? Comment travailler activement pour des espaces d’énonciation qui accueillent les voix silenciées ? Comment dénoncer les mythologies cognitives qui structurent la blanchité auditive ?
Faced with the white saturation of the auditory field, we must make full room for silences—not as non-speech but as spaces of respite. A silence to stop entertaining whiteness; a communal and pessimistic silence through which to express ourselves¹⁵. Writing about my relationship to listening as a white Western woman requires negotiating with racialising perceptual habits, within a reflective engagement with my own coloniality. How can we listen to the silenced subject of the subaltern woman—excluded¹⁶ from the sphere of discourse not by a lack of speech but by the impossibility of expressing herself? How can we actively work towards spaces of expression that welcome silencied voices? How can we challenge the cognitive myths that structure auditory whiteness?
Blanc·h·es, hésitons¹⁷ pour interroger nos intuitions individuelles colonisées et les possibilités de leur interruption critique. Reconnaissons dans toute écoute la part insaisissable de chacun·e, toujours non entièrement compréhensible en ce qu’iel est déjà étranger·e à iel-même. Maintenons des seuils d’audibilité mouvants, toujours prêts à être remodelés pour nous écouter comme des musiques.
White people, let us pause¹⁷ to question our individual colonised intuitions and the possibilities for their critical disruption. Let us recognise in all listening the elusive aspect of each person, always not entirely comprehensible in that they are already alien to themselves. Let us maintain shifting thresholds of audibility, always ready to be reshaped so that we may listen to one another as if to music.
Construire une pratique écoutante dans la fête requiert l’agencement d’espaces d’accueil des sons de sorte à ce que les subjectivités qui les produisent restent en mouvement. Incarner nos corps dissensuels, défendre le droit de tous·tes à donner forme à sa vie dans la fête pour accueillir des modes d’énonciations inédits qui s’y créent. L’écoute territorialise affectivement l’espace d’une fête et de manière synchrone l’espace d’un corps. On sonne ensemble dans une modalité d’être non discursive et transversale. On remanie les frontières de nos domaines d’altérité ; on s’éprouve mashup de nos devenir-son pour percevoir dans une intimité festive ce qui existe avant la structuration du soi.
Building a practice of listening within the celebration requires the arrangement of spaces that welcome sounds, so that the subjectivities producing them remain in motion. Let us embody our dissensual bodies, defend everyone’s right to shape their own lives within the celebration, and welcome the novel modes of expression that arise there. Listening affectively territorialises the space of a party and, simultaneously, the space of a body. We resonate together in a non-discursive and transversal mode of being. We reshape the boundaries of our domains of otherness; we experience a mash-up of our becoming-sound to perceive, within a festive intimacy, that which exists prior to the structuring of the self.
PRÉSERVER LE BIEN COMMUN DE L’ ÉCOUTE À TRAVERS LA FÊTE AUTOGÉRÉE : D4T4
PRESERVING THE COMMON GOOD OF LISTENING THROUGH SELF-MANAGED CELEBRATIONS: D4T4
C’est une exploration de ces espaces d’énonciation festifs que propose d4t4, une petite salle de concert au 44 rue des Bons Enfants, à Marseille. De fête en fête, la collective d’écoute autogérée travaille pour se particulariser ensemble à un territoire. Contre l’absence d’ancrage du héros hors sol, sans indigénéité¹⁸ du mythe de la blanchité, elle lutte pour façonner une écoute située, relationnelle et expérimentale. D4t4 (re)joue une forme festive critique qui cultive un coefficient singularisant fort, à rebours d’une fête-marchandise. Elle revendique la matérialité de nos écoutes, profondément subjectives, non interchangeables, ni sérielles, ni standardisables.
D4T4, a small concert venue at 44 Rue des Bons Enfants in Marseille, offers an exploration of these festive spaces of expression. From one celebration to the next, this self-managed listening collective works to establish its own distinct identity within a specific territory. In opposition to the rootlessness of the ‘hero above the ground’ and the lack of indigeneity¹⁸ in the myth of whiteness, it strives to shape a form of listening that is situated, relational and experimental. D4T4 (re)enacts a critical festive form that cultivates a strong element of singularity, in contrast to the commodified party. It asserts the materiality of our listening experiences, which are deeply subjective, non-interchangeable, non-serial and non-standardisable.
Il était des fois un samedi soir, il est minuit et on ferme d4t4. On vient de sonoriser le concert d’Arnaq de rap expé
Once upon a time, on a Saturday night, it’s midnight and we’re closing D4t4. We’ve just provided the sound for Arnaq’s experimental rap concert
On saute tous·tes les portillons du métro,
We all jump over the metro turnstiles,
terminus descend : Sainte marguerite dromel
les basses du concert de Jul au Vélodrome nous rattrapent
les bruits de l’Huveaune inondent la zone industrialo commerciale
les graviers crient ; on suit le ruisseau
on aperçoit bientôt les voix de la fête
c’est prix libre,
le temps de quatre lives on résonne dans ce hangar
On sort dans le jardin : la pleine lune rit
final stop: Sainte Marguerite Dromel
the bass notes from Jul’s concert at the Vélodrome catch up with us
the sounds of the Huveaune flood the industrial and commercial area
the gravel screeches; we follow the stream
we soon catch sight of the voices from the festival
It’s pay-what-you-like,
and for the duration of four live sets, we’re echoing through this warehouse
We step out into the garden: the full moon laughs
Dans le laboratoire-fête de D4T4 se mêlent nos écoutes en un rituel qui intensifie la dimension sonore du lien social. Ces espaces de partage de nos sens, ni club, ni salle de concert ; lieux étranges, inclassables préservent le surgissement musical. Habiter ce chez nous de la fête, c’est nous entre-affecter pour nous lier à un lieu. En 2022, D4T4 a pu être rachetée collectivement grâce à une campagne de dons.
mes pair·es sans âge me transmettent un vécu-savoir précieux sur nos fêtes.
iels me racontent les lieux qu’iels ont tenus, qui ont fermé. On danse dans la brèche ouverte
c’est la fissure d’une fête transgénérationelle, transtemporelle & transaffective.
In D4T4’s party-lab, our listening experiences blend together in a ritual that intensifies the sonic dimension of social connection. These spaces for sharing our senses—neither club nor concert hall; strange, unclassifiable places—preserve the spontaneous emergence of music. To inhabit this ‘home’ of the party is to influence one another, thereby binding us to a place. In 2022, D4T4 was collectively bought back thanks to a fundraising campaign.
My ageless peers pass on to me a precious body of lived knowledge about our parties.
They tell me about the venues they used to run, which have now closed. We dance in the gaping breach
it is the fissure of a transgenerational, transtemporal and transaffective celebration.
ÉCOUTE ÉCOSOPHIQUE FESTIVE & MUTANTE
FESTIVE & EVOLVING ECOSOPHICAL LISTENING
La fête autogérée est une pratique esthétique émancipatoire. Comme moment de grande indifférenciation, elle réunit nos cosmophonies¹⁹ singulières et relationnelles. Tout comme nos individualités n’existent pas en dehors des liens qui nous constituent, un son extrait hors de ses conditions d’audibilité est rendu muet. L’écosophie²⁰ est une modalité d’appréhension contextuelle des vivant·es qui permet de percevoir l’enchevêtralité²¹ propre aux milieux sonores et qui oeuvre à produire des agencements collectifs d’énonciation. Entrer en écoute écosophique permet de nous percevoir pluriel·es, polyphoniques et d’entrecroiser nos modalités d’être.
The self-organised party is an emancipatory aesthetic practice. As a moment of profound undifferentiation, it brings together our singular and relational cosmophonies¹⁹. Just as our individualities do not exist outside the bonds that constitute us, a sound extracted from its conditions of audibility is rendered silent. Ecosophy²⁰ is a mode of contextual understanding of living beings that allows us to perceive the intertwined nature²¹ inherent in sound environments and that works to produce collective arrangements of enunciation. Engaging in ecosophical listening allows us to perceive ourselves as plural, polyphonic, and to interweave our modes of being.
Lutter en écoutant·es c’est tisser, à partir de positions de désir locales, des résistances soniques, à l’ensemble du système capitaliste. De micro territorialité en micro territorialité, faire muter nos modes de subjectivations pour singulariser davantage nos énonciations. L’être-ensemble fondé sur le sens commun de l’écoute en partage, affectée et non hiérarchisante se construit selon nos singularités. (Re)pensons nos manières de co-respirer, de consphyrer²² pour nous mettre à l’écoute des lignes de chants qui traversent nos territoires. Dans un souffle mutuel de réparation, répandons nos feux et cultivons sur brûlis nos champs d’audibilité. Contestons un mode de partage du sensible inégal à travers nos fêtes, pour écouter avec et
To struggle whilst listening is to weave, from positions of local desire, sonic forms of resistance against the capitalist system as a whole. From one micro-territory to the next, we transform our modes of subjectivation to further singularise our utterances. Being-together, founded on a shared sense of listening—one that is affective and non-hierarchical—is constructed according to our singularities. Let us (re)think our ways of breathing together²², of conspiring to attune ourselves to the lines of song that traverse our territories. In a mutual breath of healing, let us spread our fires and cultivate our fields of audibility on scorched earth. Let us challenge an unequal mode of sharing the sensible through our celebrations, so that we may listen with and
“revendiquer nos modes particuliers de sémiotisation contre ceux auxquels veulent nous assigner les logiques capitalistes”
Ce droit fondamental à la singularité, à la capacité à faire sens de soi, à s’énoncer efficacement en ses propres termes est menacé aussi bien par les lois PPL1133 stigmatisant les freeparties, que par la répression des mobilisations étudiantes. Multiplions ce qui fait parole en défendant nos maisons de l’écoute. Qu’elles se mélangent comme nos sueurs : vivons-nous en fête pour nous rejouer un nombre indéfini de fois. Pour que nos milieux continuent de chanter, écoutons.
This fundamental right to singularity—to the capacity to make sense of oneself, to express oneself effectively in one’s own terms—is threatened as much by the PPL1133 laws stigmatising freeparties as by the repression of student protests. Let us multiply the voices that speak out by defending our spaces of listening. May they blend together like our sweat: let us live in celebration so that we may relive this an indefinite number of times. So that our communities may continue to sing, let us listen.
Artiste sonore et chercheuse en philosophie basée à Marseille, Claire Reinwalt Garza expérimente sur bande magnétique et à travers le medium radiophonique. Elle est membre de la collective de webradio Radio Betone. Sa recherche explore les notions d’écoute écosophique, du sentiment acoustique du soi et plus largement des processus de subjectivations collectifs qui s’opèrent dans le sonore.
A sound artist and philosophy researcher based in Marseille, Claire Reinwalt Garza experiments with magnetic tape and the medium of radio. She is a member of the web radio collective Radio Betone. Her research explores the concepts of ecosophical listening, the acoustic sense of self, and, more broadly, the processes of collective subjectivation that take place within the sonic realm.
Bibliographie
DIBONDO, D. La charge raciale : vertige d’un silence écrasant. Paris : Fayard. 2024.
OLIVEROS, P.. Deep listening: a composer’s sound practice. New. York: iUniverse, Inc., 2005.
SOLOMOS M., BARBANTI R., Musique et écologies du son. Propositions théoriques pour une écoute du monde. [s.l.] : L’Harmattan. 2016.
GUATTARI F., SUELY R. Micropolitiques. Paris : Les empêcheurs de penser en rond, 2007
AHMED S. Une phénoménologie de la blanchitude, trad. collective, editionslesgrillages.noblogs.org, (2007) 2019.
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Notes :
¹ RIHANNA S&M, Loud, Universal Music 2010
² RIHANNA S&M, Loud, Universal Music 2010
³ corps, coeur, choeur
⁴ OLIVEIROS P. “deep listening”, TEDxIndianapolis 2015
⁵ GUATTARI F. “Entretien sur la musique.” Chimères, 79(1), 2013, 13-32
⁶ s’émettre et s’aimer
⁷ ROLNIK S. « Esferas da insurreição: notas para uma vida não cafetinada ». N-1 edições, 2018.
⁸ MBEMBE A. La Communauté terrestre, Paris, La Découverte, 2023 ; id., « Le droit universel à la respiration », AOC, 6 avril 2020
⁹ DELEUZE G. & GUATTARI F. Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie II. Paris : ed Minuit 1980
¹⁰ GUATTARI F. Chaosmose. Paris : éditions Galilée. 1992.186p
¹¹ fêter & être
¹² DCX T. rose2rage, editions Burn-Août, 2023 198p
¹³ AL-SAJI A. & DAYAN-HERZBRUN S. « Hésiter et interrompre la vision racialisante », Tumultes. juin 2017, n° 48 no 1. p. 51-70
¹⁴ RAHMOUNI, N. FAURY, M. & JAHJAH M. « Les voix que nous entendons.» Revue Œconomia Humana, 2026, 126-131
¹⁵ DIBONDO D. La charge raciale : vertige d’un silence écrasant. Paris : Fayard. 2024
¹⁶ SPIVAK G.C. Les subalternes peuvent-elles parler ?, trad. J. Vidal, Paris, 2009 .p189
¹⁷ AL-SAJI A. et DAYAN-HERZBRUN S. « Hésiter et interrompre la vision racialisante », Tumultes. 30 juin 2017, n° 48 no 1. p. 51-70
¹⁸ AKOMOLAFE B. « À mes ami·es blanc·hes », trad. Emma B., Terrestres, 2 février 2022
¹⁹ cosmogonie sonore : compréhension sonore de notre univers. Nos sphères sonores singulières réunissent nos imaginaires auditifs et leurs répercussions matérielles sur nos milieux sonores.
²⁰ GUATTARI F. Qu’est-ce que l ’écosophie ?, Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2018, p. 584
²¹ PASQUALETTI S. & CYRILLE C. Mais le monde est une mangrovité , glossaire, OLOHOU C. Ante-isles, Rotulux press, CNAP 140p, 2023
²² conspirer, co-respirer pour brûler (pyro) : s’entendre à plusieurs en vue de faire quelque chose
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